23 avril 2011

Les Racines de l'Enfer

Le Monde du Silence, de Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle. 1955.


Vendu par TF1 Vidéo comme "une véritable aventure humaine", avec "les merveilles de la nature" et leur "spectacle grandiose et émouvant", on s'imagine quelque chose comme le grand-père d'Océans, le documentaire sous-marin absolu, filmé par Jacques Perrin et sorti début 2010. Filmé en 4/3, avec un grain d'image moins précis, des travellings plus vagues. Or la technique n'est pas la seule chose à avoir évolué depuis 1955 : les mentalités ont radicalement changé. A un tel point que ce qui semblait un merveilleux documentaire m'apparaît aujourd'hui comme le documentaire le plus stupide et le plus répugnant jamais réalisé.

1955, c'est aussi la date de sortie du 20 000 lieues sous les mers de Richard Fleischer. Une scène m'y avait particulièrement dérangé, celle du rapt des tortues luth, et j'en avais simplement conclu qu'à l'époque, on ne se rendait pas compte, et qu'il serait absurde de s'arrêter sur la confrontation de deux regards datés : celui de 1955, irresponsable vis-à-vis de l'écologie, et celui de 2011, hyper-culpabilisé (Deep Water Horizon, Fukushima, ce genre de broutilles).

André Bazin s'émerveillait devant la beauté des images : Le Monde du Silence était le premier véritable documentaire sous-marin. On n'avait jamais vu les dauphins nager sous la surface. Bazin se demandait si, un jour, les animaux ne pouvant pas être plus beaux, on ne se lasserait pas un jour de ce type de reportage, voué à toujours filmer la même chose. Bluffé par la prouesse technologique représentée par le film, il ne pouvait pas savoir combien les images du film de Cousteau et Malle sont laides - et je ne dis pas ça à cause de la technique, qui est ce qu'elle est, mais bien à propos de ce qui est montré.
Le Monde du Silence N'EST PAS un "spectacle grandiose et émouvant". C'est un documentaire sur la connerie qui fut celle des hommes pendant trop longtemps, et qui fait que les océans vivent aujourd'hui leurs dernières décennies de vie et les hommes, leurs derniers siècles. Le Monde du Silence montre des humains plus que des animaux ; les animaux y sont maltraités comme on maltraite des humains tandis que les humains s'y comportent bestialement. Le Monde du Silence est à l'écologie ce que Tintin au Congo est au racisme. On continue de le vendre aujourd'hui de manière anodine, alors qu'un avertissement au lecteur (généralement très jeune) serait la moindre des choses.

Que voit-on de si terrible dans Le Monde du Silence ? Qu'est-ce qui émerveillait en 1955 et choque profondément en 2011 ?

- Ce n'est pas Jacques-Yves Cousteau, 45 ans, en slip de bain. On essaierait de ne pas cadrer le paquet du commandant de nos jours mais quoi, à ce stade, on peut encore détourner le regard. Et puis Le Monde du Silence est un film sur les hommes dans l'eau, avant tout. Sur la stupéfaction du public devant les premiers plongeurs. Soit...
Le temps qui est le mien m'a aussi appris les conséquences de la cigarette, tandis qu'en 1955, c'était encore l'artefact sexy et viril par excellence. Aussi Cousteau ne voit-il sans doute pas d'inconvénient à arborer, dans certains plans de son soi-disant hymne à la nature, une large clope à son bec. Où vont les mégots ?

- Le titre est le premier mensonge. A peine arrivés dans le monde du silence, les hommes n'ont qu'une préoccupation : faire du bruit. Ce bruit est le cœur même du film : jamais il ne serait venu à l'idée de Malle ou de Cousteau de cacher l'infâme vacarme importé de force sous la surface, comme de cacher la bêtise crasse des marins. Océans est un film silencieux. La musique de Bruno Coulais compose avec les silences. Le Monde du Silence est un bordel sonore. Que, dans 2Fast 2Furious, John Singleton mette du rap dès qu'une voiture apparaît à l'écran, passe encore, c'est le principe. Que Malle balance de la musique dès qu'on est sous l'eau énerve. Le silence sous-marin, on ne l'entend pas.
Je reconnais un instant de silence, moment de grâce : lorsqu'un plongeur approche d'une épave. Mais c'est pour mieux faire ressortir l'explosion qui suit : ayant trouvé la cloche de l'épave, cet abruti de plongeur ne trouve rien de mieux à faire que de taper dessus comme un bourrin avec son couteau. Après, évidemment, la musique recommence.

Et sur le pont du bateau, vas-y que je te hurle dessus, que je te sonne la cloche, que je te joue du violoncelle comme un porc... N'importe quoi, n'importe quoi pour couvrir le silence, retrouver le confortable ramdam des villes.

La cerise sur le gâteau, c'est la séquence dédiée aux scooters des mers. Je ne sais pas si c'était le cas en 1955, mais en 2011, l'idée de scooter est à l'opposée total de celle de silence. Et connote la ville, justement. Eh bien, Le Monde du Silence a jugé bon de consacrer dix minutes à deux imbéciles dotés de "scooters sous-marins", traînant leur vrombissement péteux dans les profondeurs. Insupportable. Et la voix-off est fière d'apporter sa pourriture de citadin dans le grand bleu : "nous garons nos scooters sur le fond comme on gare sa moto sur le trottoir". Tas de cons !

- Le Monde du Silence, le titre fait rêver... Au calme absolu de l'immersion... Au tohu-bohu du monde étouffé par le liquide amniotique. BAM ! Les marins du commandant Cousteau viennent de faire sauter une charge de dynamite dans une barrière de corail. C'est le seul moyen, explique la voix-off, paternaliste, de recenser à coup sûr tous les poissons "qui y vivent". Qui y vivent ? What the fuck ? Ils sont tous morts ! Le seul intérêt scientifique de l'expérience - et là encore, le film n'a même pas la pudeur de le cacher ! - consiste à remarquer qu'après la mort, 10% des poissons flottent alors que les autres restent au fond. COOL !

Séquence suivante : un type brise des morceaux de corail à coup de marteau. C'est le seul moyen ! C'est le seul moyen ! En 2050, la Grand Barrière de Corail aura disparu. Et tout ce qui y vit. Et de tout ce qui en vit. C'est un fait avéré, scientifique, inéluctable. Sachant ça, je suis désolé mais, ce type avec son marteau, je lui fais porter la responsabilité de la fin du monde. Ah ! C'est le seul moyen !
Tenez, c'est marrant, pour localiser des épaves, l'équipage utilise comme bouées des barils verts. Dessus, deux lettres : BP. Vu de 2011, cela s'appelle un signe du destin. Le pétrole ! C'est le seul moyen ! C'est le seul moyen !

- Quel intérêt portent-ils vraiment aux animaux, ces chercheurs ? L'anthropomorphisme est omniprésent. Ce ne sont pas des poissons qu'ils cherchent, ce sont des humains avec des têtes de poisson. Un peu comme si Pixar avait prétendu que Nemo constituait une représentation exacte du comportement des poissons clown. Je me demande si les scientifiques n'ont pas délibérément choisi de prendre le public de 1955 pour des cons. Les poissons sont "jaloux", "curieux", "gourmands"...
Et les requins sont des monstres. Et si ce sont des monstres, ma foi... Vous n'avez jamais vu autant d'animaux se faire massacrer, en toute bonne conscience, que dans Le Monde du Silence.

- Le traitement infligé aux tortues de mer dans 20 000 lieues sous les mers n'est rien. Celle qui croise le sillage des marins de Cousteau se retrouve à traîner un abruti accroché à sa carapace pendant un quart d'heure. "Notre nouvelle monture a malheureusement besoin de respirer", commente la voix-off. Malheureusement ? Malheureusement ? Toute la cruauté aveugle du film tient à ce "malheureusement". Quel malheur y a-t-il à constater qu'un animal a besoin de respirer ? Ben, vous voyez ma bonne dame, le plongeur ne peut plus s'amuser au fond de l'eau. Le Monde du Silence est un film de touristes. Il ne vient même pas à l'idée du plongeur de lâcher l'animal épuisé, à bout de souffle, dans sa remontée vers la surface. Et même pas de le lâcher après ! Mais c'est le plongeur qu'il faut plaindre !

- Voici venu le moment où le dégoût devient insoutenable. J'ai eu moins de mal à garder les yeux ouverts devant Hostel II.

Voilà, donc, les cachalots.

Cela commence par un hurlement, évidemment : "baleines ! baleines !" Oui, oui, on a vu.
La Calypso (le bateau) entreprend de les suivre.
L'un des marins, Saout, est pêcheur de père en fils. Alors, vous comprenez, il ne trouve rien de mieux à faire que de se jeter sur un harpon et de le balancer sur le dos d'une bête montée respirer. Le harpon rebondit... L'homme est frustré. Il aura sa revanche, ma bonne dame, ne vous en faites pas.

Le bateau continue sa course derrière les cachalots.
Il en heurte un. Le con.
Plutôt que de faire demi-tour, mort de honte, l'équipage s'émerveille des "cris de souris" poussés par le cétacé blessé.
Merveille des merveilles : des dizaines d'autres cachalots viennent rejoindre celui qui avait lancé des appels au secours.
Les hommes alors, vont-ils faire demi-tour ? Vous rêvez.
Ils se comportent comme des beaufs à un festin gratuit. Devant le don de la nature, ils se comportent en goinfres.
Et puis, ça devait arriver : un bébé cachalot est passé sous la coque, ils l'ont charcuté avec les hélices. Tout cela est mis-en-scène par le film, montré, monté, mis en musique, commenté... What the fuck ?! What the fuck ??!

Le petit déverse des litres de sang et trace un sillage écarlate que les marins entreprennent de suivre, bien-sûr. Le martyre ne fait que commencer.
Le bon gros Saout, vous vous souvenez ? Il est de retour, avec son harpon. Il a trouvé un adversaire à sa taille. Il lui plante son harpon dans le dos. Exulte.
Les hommes ne savent plus trop quoi foutre, là. Ils commencent à se sentir cons. On dirait que le petit a mal.
Arrive le commandant, avec un fusil.
Gros plan sur le crâne du cachalot qui éclate.
C'était le seul moyen.
Mais le martyre n'est pas fini. L'insoutenable viol de la nature par cet équipée de mâles en rut, n'est pas fini.

- Vous savez aussi bien que moi ce qui se produit quand un animal verse du sang dans les mers chaudes. Le Monde du Silence, lui, ne le sait pas, et s'étonne de voir surgir une meute de requins. S'en étonne, pour mieux amorcer cette diabolisation de l'animal, qui apparaît comme magiquement partout où il y a du sang.
Allez, les requins...
Je vous restitue le commentaire, textuellement : TOUS LES MARINS DU MONDE DETESTENT LES REQUINS. LES PLONGEURS SONT DECHAINES. RIEN NE PEUT RETENIR UNE HAINE ANCESTRALE. CHACUN CHERCHE UNE ARME, N'IMPORTE QUOI POUR COGNER, CROCHER, HISSER.

Elle est là, la racine de la fin du monde. Dans cette haine de la nature. Je ne comprends pas comment, même en 1955, on a pu l'admettre. Mais on avait appris aux hommes à haïr les requins... L'apprentissage de la haine, voilà qui aurait dû tirer la sonnette d'alarme, a fortiori en 1955...
Dans Les Seigneurs de la mer, documentaire de Rob Stewart sorti en 2008, il est expliqué que les requins, en plus d'être beaucoup moins meurtriers que les crocodiles, les éléphants, les chiens d'attaque et les hommes, sont essentiels à la survie de l'écosystème sous-marin. Comme tout ce qui s'y trouve. Et que diaboliser les requins ne sert à qu'à légitimer leur massacre, qui ne sert quant à lui qu'à enrichir les mafias japonaises, profitant du commerce d'ailerons, dont sont friands les touristes abrutis qui veulent goûter pour voir.
Mais nous sommes en 1955, et les requins sont de sales bêtes (soit dit en passant : il faut foutre la paix aux Dents de la Mer, vous voyez bien que Spielberg n'a rien inventé).
Les mâchoires se jettent sur la viande du cachalot, musique de film d'horreur à l'appui. Le petit cachalot avait été trois fois déchiqueté par les hommes, hélices, harpon, fusil, et on ose encore faire croire au public que ce sont les requins les monstres, qui viennent se nourrir.

Un raisonnement basique aurait déjoué cette pitoyable mise-en-scène. Or le film est de Louis Malle. Et Louis Malle a réalisé Au revoir les enfants, qui parle de la Shoah. On a peine à croire qu'un homme pareil ait voulu montrer, même dans un documentaire animalier, une telle tuerie sans le moindre second degré.
Il est passionnant de constater le gouffre qui séparait alors, même chez les meilleurs artistes, la considération de la vie humaine et la considération de la vie animale.

Je ne vous ai toujours pas dit ce qui arrivait aux requins, mais vous avez deviné ; ce que vous ne savez peut-être pas, c'est la façon dont le film le montre.
Plein cadre. Et pendant cinq longues minutes.
Ces vieux cons en slip, la clope au bec, plantent leurs harpons dans la gueule des bêtes venues se nourrir, et les arrachent de l'eau, déformant la perfection de leur traits. Cinq, dix, quinze requins sont massacrés. Une fois sur le pont, un marin entreprend d'asséner des coups de hache sur l'un d'eux. L'animal tressaille, s'asphyxie sous les coups haineux de la connerie en short, meurt sous la musique qui en fait un monstre sur lequel est projetée une haine qui ne vient pas de lui.

- La Passion du petit cachalot, le martyre des requins, sont achevés. Joyeuses Pâques ! Mais les prêtres pharisiens n'ont pas achevé leur ministère. Ils ont découvert une île déserte. Et la connerie s'exporte...
Une fleur ? Qu'elle est jolie. Un type la cueille. Pourquoi ? Ben, pour la sentir. Il ne pouvait pas la sentir en s'agenouillant, simplement ? C'était trop demander ?

Malheur... Ils ont trouvé des tortues géantes.

Ces bêtes, parmi les plus douces et les plus pacifiques du monde, ne savent trop comment réagir devant les envahisseurs. Un imbécile en bonnet rouge s'approche de l'une d'elle, en train de paître. Que va-t-il faire. J'ai peur.

...

Il pose ses mains sur sa carapace ! Pèse de tout son poids ! La tortue veut s'enfuir mais sa carapace pèse trop lourd pour aller assez vite ! L'imbécile lui monte dessus ! Lui saute dessus ! Un plan large révèle une plaine recouverte de tortues. Là, tous les marins arrivent et sautent de tortue en tortue. L'un d'eux s'est fait attelage, une carapace mouvante sous chaque pied.
Ils se sont assis sur elles. Pourquoi ? S'allumer une cigarette.
Il y en a une qui essaie de fuir. Comme c'est cocasse, le fumeur qui l'occupait perd son équilibre ! Puis le retrouve. La tortue, épuisée, s'immobilise. "L'exploration d'un monde plein de beauté et de mystère" ? "L'esthétique de l'exploration ou, si l'on préfère, sa poésie" ? ... What the fuck ???

- Je passe sur l'indigène qui parle petit-nègre pour expliquer la ponte des tortues de mer. Voilà l'épilogue : les marins s'imaginent avoir "apprivoisé" un mérou, qu'ils appellent Jojo. Le poisson a en réalité senti les morceaux de viande qui doivent servir d'appât. Connerie. Plutôt que de plonger sans les appâts, on enferme le mérou dans la cage aux requins. Comme c'est cocasse ! Jojo est en prison parce qu'il était trop gourmand ! On se croirait dans les Pieds Nickelés, ce serait effectivement amusant si on ne sentait pas un certain mépris de l'homme pour l'animal, mépris changé en respect profond dans un film comme Océans.
Ce mépris, s'il n'était pas présent chez les marins, est transmis par le montage. Voix-off : "Nous le quittons à regret". A l'image, un plongeur donne un coup de pied au mérou pour lui faire quitter la cage plus vite. Je vous jure.

Voilà le final grotesque à ce qui, quand la barrière de corail aura disparu, quand les mérous n'existeront plus, quand nous crèverons de faim dans des villes surpeuplées et bruyantes, quand les océans seront vides, quand les pêcheurs seront devenus pirates faute de quoi vivre, quand la bio-diversité ne sera plus qu'un mot désignant ce que notre siècle aura détruit...
Voilà le final grotesque au film qui nous fera honte.

Et nos larmes pour pleurer seront tout ce qui restera d'eau salée encore pure sur la Terre


Camille.

18 avril 2011

Very Bad ou American, étymologie rapide des Trips de la comédie américaine


All right
, regardez plutôt : de quel film American Trip s'inspire-t-il ? Affiche de gauche, ou affiche de droite ?














Affiche de gauche. American Trip est le spin-off de Forgetting Sarah Marshall, Sans Sarah rien ne va en France (Nicholas Stoller, 2008). American Trip, de son vrai nom Get him to the Greek (Nicholas Stoller, 2010), est une jolie réussite, et le film le plus mal vendu de l'histoire.

Ce mois-ci, le dernier Frères Farrelly sort (Bon à Tirer, a priori du haut de gamme), mais avec une affiche qui rappelle les American Pie (bas de gamme par excellence). Déjà l'année dernière, American Trip, festin d'Apatowyness, souffrait du rapprochement avec la franchise sus-nommée. Enfin, on se sentirait moins bête à vanter les mérites de Very Bad Trip si son titre français ne reposait pas sur trois mots parmi les six qui connotent immanquablement la débilité potentielle du cœur de cible (very, bad, trip, american, sex, pie). Comment donc démêler le navet de la perle ?

* * *


1. Very Bad Trip

Avant toute chose : flash-back.

Avant-hier, Gibert Joseph. J'y suis avec Sandra, qui vient de Washington, et s'étonne du titre de Very Bad Trip. Qui sont ceux qui choisissent les titres français ? Pas la moindre idée. Je les imagine tout juste sortis d'un séminaire d'1h30 sur la psychologie de l'acheteur potentiel, ce qui plaît, le sexe et la bouffe : du Sex, du Pie.

Fin du flash-back. C'est le moment de revenir sur tous ces titres qui s'entrecroisent, se mélangent, n'ont rien à voir entre eux et pourtant uniformisent toute la production américaine en matière de comédie. Si l'on en croit les affiches, à part les Jim Carrey et quelques Judd Apatow, toutes les comédies américaines ne volent pas beaucoup plus haut qu'American Pie. Il arrive aussi que de bonnes productions Apatow pâtissent en France de sous-produits dérivés : ainsi En cloque, mode d'emploi (l'authentique, Knocked Up en VO) s'est retrouvé vampirisé en décembre dernier par Bébé, mode d'emploi (le fake, Life as we know it en VO, rien à voir).

Le titre américain de l'excellent Very Bad Trip (Todd Phillips, 2009) est The Hangover : "la cuite". Le terme de bad trip ne s'appliquant qu'à l'absorption de drogue, le titre français gâche la surprise du film, censé laisser croire que les personnages n'ont pris que de l'alcool. Question : pourquoi être passé de The Hangover à Very Bad Trip ? Réponse : parce que la cuite a lieu à Las Vegas, et qu'il s'agit ici de rappeler au cœur de cible un slasher movie découvert dans sa jeunesse : Very Bad Things (Peter Berg, 1998 - avec Jon Favreau, futur réalisateur d'Iron Man).


Où est le rapport avec Very Bad Things ? Facile : c'est aussi une histoire d'enterrement de vie de garçon qui part en vrille à Las Vegas. Sauf qu'à l'époque, Very Bad Things avait du sens : c'était le titre américain, resté tel quel en français. Du coup, on comprenait : les invités de ce mariage allaient faire de très grosses bêtises. All right.

Donc, Very Bad things + séminaire d'1h30 sur la psychologie du cœur du cible + enterrement de vie de garçon à Vegas + histoire de drogue = Very Bad Trip.

C'est comme ça que l'on se retrouve avec, en 2010, un Very Cold Trip venu de Finlande qui n'avait rien demandé à personne. Mais il s'agit aussi d'une comédie avec trois mecs. Les responsables des titres ne vont pas chercher plus loin. Lapland Odyssey, "Odyssée en Laponie", devient Very Cold Trip parce qu'en Finlande il caille.
C'est comme avec la formation du mot "bus". "Bus" vient de "autobus" qui est la contraction de "automatique" et "omnibus". "Omnibus" veut dire en latin "pour tous". "Bus" n'est qu'une terminaison, qui n'a aucun sens en elle-même. "Autobus" ne veut donc rien dire. Bref, omnibus, autobus, bus, bad, cold, trip - vous avez compris.

Mais avant que Very Bad Trip 2 n'atteigne les écrans le 25 mai, je vous propose de continuer de déplier cet espèce de rummikub des titres débiles de comédies.

Todd Phillips, réalisateur de Very Bad Trip, est aussi le scénariste d'une franchise dotée d'une terminaison en -trip : Road Trip. Le premier Road Trip date de 2000 : des jeunes, une voiture, des filles à moitié-nues. Ici, trip fait encore semblant de vouloir dire "voyage". Voilà l'affiche, c'est émouvant. Regardez sur la main, la ville d'arrivée s'appelle Ithaca, c'est une référence à l'Odyssée, la seconde dans ce post. Je suis sûr qu'Homère en est ravi.


A noter que Road Trip surfe sur la vague du premier American Pie, sorti en 1999, et qui avait relancé la vague des films pour teens en lui faisant franchir un nouveau palier de vulgarité. D'une certaine manière, on pourrait dire qu'American Pie a ouvert un tunnel, dont les galeries se sont avérées plus profondes que jamais dans les strates de la grossièreté, de la scatophilie, etc. Ce post est un post spéléologique. Gardez bien votre lampe frontale allumée. Vous avez vu The Descent ?


2. American Trip

Nouveau flash-back. Ça m'arrive souvent, ces derniers temps.

1998 : Very Bad Things sort. Le titre est le même en VO qu'en français.
1999 : American Pie sort. Le titre est le même en VO qu'en français.
2000 : Road Trip sort. Le titre est le même en VO qu'en français.
Road Trip n'a connu qu'une suite, Beer Pong, je vous laisse deviner de quoi elle parle ; le huitième American Pie est en production, ça fait froid dans le dos, je sais.

2010 : American Trip. Le responsable des titres du début de la décennie s'est fait virer, ou alors il s'est fait engueuler : on ne le payait pas pour retranscrire les titres tels quels, zut ! Alors, il fait du zèle, et nous voici dans l'ère des traductions de titres complètement à l'ouest. American Trip est encadré en rouge sur les affiches françaises. Titre original : Get him to the Greek [Amène-le au Greek]. Question : à part une petite référence à une salle de concert un peu obscure outre-Atlantique, qu'y avait-il de si terrible dans le titre original pour qu'il se retrouve transformé comme ça ?

Après le séminaire d'1h30 sur la psychologie, le responsable du titre a fait abstraction du fait que le film était le spin-off de Sans Sarah rien ne va.
Bon, dit comme ça, ça n'a pas l'air fabuleux. Titre original de Sans Sarah rien ne va : Forgetting Sarah Marshall [En oubliant Sarah Marshall]. Déjà pas la même classe. Pour Jason Segel, scénariste et acteur principal du film (celui qui tient Mila Kunis contre lui sur l'affiche, à gauche), c'est l'œuvre de sa vie, son autobiographie. L'homme est plutôt branché marionnettes, d'ailleurs il est scénariste sur le film des Muppets qui devrait sortir à la fin de l'année (Amy Adams fera une voix, Disney produit).
Bref, Forgetting Sarah Marshall est cette histoire d'une actrice qui largue son mec pour une rock star. La rock star, incarnée par Russell Brand, et son groupie gay refoulé, Jonah Hill, y sont tellement géniaux qu'un spin-off voit le jour, uniquement centré sur eux : Get Him to the Greek. Le film brille par sa restitution de cuites, ses numéros d'acteurs, la distance sympathique vis-à-vis de ses propres blagues, son inscription dans une perception très contemporaine de la liberté sexuelle et de la solitude. (Cette dernière phrase souffre clairement de l'influence des discours de remise des prix où il ne faut dire le nom du lauréat qu'après l'énumération de ses qualités).

Voyant le film après 1h30 de séminaire, que s'est dit l'homme chargé du titre ? Drogue + Vegas = TRIP. Filles à poil + sexe pour ados = AMERICAN.
Et le malheureux a opté pour cet espèce de packaging qui consiste à encadrer le titre en rouge, comme s'il ne s'agissait que d'un tampon brutalement apposé sur une affiche, l'estampillage AMERICAN BULLSHIT. C'est comme ça qu'on a l'air con en passant Get him to the Greek à la caisse de Gibert. Alors que l'affiche américaine est plutôt chouette. -->




* * *



En 2002, une assez bonne parodie, écrite par des gens déjà lassés des American et des Trip, était sortie : Not Another Teen Movie. En France, c'était fichu : Sex Academy ne s'est pas remis de son préfixe pour ados, et s'est retrouvé noyé dans la masse. Alors qu'on y trouve un côté ZAZ très réussi. C'est aussi l'un des premiers rôles de Chris Evans dans le rôle principal, aperçu dans Scott Pilgrim, et futur Captain America.
Not another teen movie parodiait surtout Sex Intentions (Cruel Intentions en VO, donc pas un film au préfixe en Sex, rattaché à Sex Crimes du coup - Wild Things en VO - mais une bonne adaptation des Liaisons Dangereuses). Sex Intentions connaîtra deux suites, et dans le 2, c'est une Amy Adams débutante qui joue Merteuil. Elle s'y fait traîner dans la boue, exactement comme dans Leap Year (Donne-moi ta main est un nouvel exemple de titre francisé qui jouait sur un écho avec un film qui n'avait rien demandé à personne, Prête-moi ta main, avec Alain Chabat ; ce sont deux navets, hein, don't get me wrong.)

J'en reviens au film des Frères Farrelly, qui sort mercredi prochain en France. La présence d'Owen Wilson assure, sinon quelques rires, un niveau d'acteurs supérieur à celui des films que connote l'affiche avec les fesses en bikini. Quant à son titre original, ce n'est pas Bon à tirer mais Hall Pass. Le titre américain est aussi connoté sexuellement mais de manière moins graveleuse, et puis, je vous laisse comparer les affiches.




faut-il préciser que le "bon à tirer" n'a rien à voir avec le "passe-partout", et que le titre français n'a de sens que de manière graveleuse, contrairement au double-sens du titre américain






Non, vraiment, ayant découvert The Hangover et Get him to the Greek à deux jours d'intervalle, je n'ai que du bien à dire de la comédie américaine et aussi, de fait, du Thursday Night Live, cinéclub animé par Jacky Goldberg, critique aux Inrocks, un jeudi par mois au studio des Ursulines (entre Luxembourg et Port Royal). Jeudi 21 avril passera Braqueurs Amateurs, merveille de comico-tragédie qui annonce Sarah Marshall ; avec Jim Carrey. J'ai eu ma phase Braqueurs Amateurs il y a un mois, où je ne parlais plus que de ça et je vais essayer de ne pas replonger, mais si vous êtes dans le coin, il faut y aller.


Il reste quand-même une chose que l'affiche de The Hangover, même américaine, ne signale pas. C'est la filiation directe avec Rain Man.


Camille


P.S. Vu Very Bad Trip 2. Ri 4 fois (parce que Zack Galifianakis). Il est question de la même chose que dans Sleeping Beauty, film présenté à Cannes où Emily Browning (héroïne de Sucker Punch) incarne une jeune femme que l'on drogue pour la violer. C'est exactement ce qui arrive à Stu, le dentiste des trois fêtards. Il découvre, en décuvant le lendemain, qu'il s'est fait sodomiser par un trans. Trop drôle. Le mec fond en larmes, ses copains se marrent. Autre point assez gênant : lors d'une scène de réminiscence magique (grosse facilité de scénario...), Zack Galifianakis revoit certains moment de la nuit. A ceci près que tous les personnages sont remplacés par des enfants. Des enfants que l'on voit donc boire, se droguer, aller aux putes, etc. Et, supposément, un enfant se faisant enculer par un trans. A Cannes, il était aussi souvent question d'enfance brisée et il y a dans Very Bad Trip 2 un rapport absolument anti-comique aux gosses. Comme lorsqu'un gamin, en train de se faire tatouer, obéit au tatoueur et s'apprête à montrer ses couilles à Stu pour lui prouver qu'elles sont plus grosses que les siennes ; comme ces photos de générique où on voit les héros faire la fête, entourés de ce que les bars glauques de Bangkok ont de plus tristement célèbre. L'affiche de Very Bad Trip 1 n'annonçait pas la parodie de Rain Man. L'affiche de Very Bad Trip 2 n'annonçait pas un humour aussi noir.

12 avril 2011

Le Quizz 1

Plutôt qu'un long blabla sur tous les films de ma semaine (en salle ou en dvd, nouveautés ou antiquités, vus en entier, aimés, détestés, méprisés, essayés et jetés), un petit jeu. Une image, une citation : saurez-vous retrouvez le titre ? 


"I think the metaphor broke my spleen..."

"I'm not saying the word fluffy."

 
"Don't ever write a check with your mouth that you can't cash with your ass."


"This is the longest hallway of all time !" - "It's Kubrickian !" 


"Nous savons bien qu'il n'existe pas. Mais chut ! il ne faut pas le dire..."

"Have you ever seen a portal ?"

"I'm busy at the moment."

"Good night, Sweet Prince..."

"Un jour tu mourras comme moi. A genoux."

"Useless talent number 12..."


Noémie

PS : pour les solutions, voir le commentaire...dans quelques jours.

24 février 2011

Pourquoi Social Network va tout rafler aux Oscars (et pourquoi Fincher s'est barré avant la fin du tournage)


Pardon de vous déranger à une heure si matinale, et avec ce post sans images (j'en rajouterai plus tard, là je ne peux pas) mais je me suis réveillé anormalement tôt aujourd'hui et j'en ai profité pour regardé Comment ont-ils pu faire un film sur facebook, le making-of de 90mn consacré à The Social Network. Me voilà dans un état d'euphorie durable qui doit beaucoup, sans doute, peut-être, à la musique de la scène d'aviron, à Henley, que j'écoute en boucle sur YouTube depuis une heure.

Les Oscars ne servent à rien, sinon à faire des pronostics et à avoir la classe quand ils se réalisent. Statistiquement, au moins un blog sur toute la toile devrait avoir tout bon. Essayons d'être celui-ci.

Ce que je sais de Social Network d'un simple visionnage de son making-of ; Ce que je sais des Oscars d'un simple visionnage de Social Network.

1. La scène de la boîte de nuit s'ouvre sur un travelling sublime qui semble passer sous la barrière de l'espace VIP, à l'étage. Déduction simple : la grue du travelling est passée SOUS cette barrière, c'est donc l'un de ces mouvements de caméra typique de Fincher, façon Panic Room ou Fight Club, dans les lesquels la caméra N'EXISTE PAS et doit pouvoir passer partout, n'importe comment. C'est particulièrement intéressant dans la mesure où cela implique que le monde soit entièrement pré-numérisé, comme dans Avatar, de manière à ce que la caméra puisse s'y déplacer comme elle veut, comme chez elle, et l'idée d'un monde pré-numérisé dans Social Network est doublement intéressante dans la mesure où il s'agit de l'histoire du type qui a voulu re-numériser le réel, "AND PUTTING IT ONLINE."
Il faut donc que la barrière de l'espace VIP soit une image de synthèse.

QUE NENNI
La barrière qui passe à côté du personnage de Justin Timberlake est bien réelle - ils ont juste scié l'extrêmité qu'on ne voit pas à l'image, et la caméra passe. Une scie ! Une scie ! Des merveilles que l'on peut faire avec une scie ! (cela n'est pas un clin d'oeil à 127 heures). La simple possibilité d'avoir créé l'illusion d'un travelling impossible et d'une digitalisation du monde avec une simple scie me paraît représentative du génie qui était à l'œuvre au moment du tournage de Social Network. David Fincher, gavé de ne rien avoir eu d'autre, comme Oscar pour Ben Button, que les meilleurs effets spéciaux, revient clamer son dû, AVEC UNE SCIE. Et si vous me demandez, je vous dirai que Social Network, rien que pour ce travelling, pourrait outre-passer Alice au Pays des Merveilles et Inception à l'Oscar des meilleurs effets spéciaux (et Iron Man 2, come on). (pour ce qui est de départager Alice et Inception, je ne peux pas.)

2. Dans cette scène de boîte de nuit, le mixage du son est une merveille. Social Network est nominé au meilleur mixage. Dans cette scène, comme dans la scène d'ouverture dans le bar (filmée 99 fois, ce qui vous donne une idée de la perfection kubrickienne du résultat), les dialogues ne doivent pas être audibles, ne doivent pas donner l'illusion d'avoir été enregistrés pour être entendus - c'est le Cloverfield du son, si vous voulez. La foule doit couvrir les dialogues, le spectateur doit ressentir l'effort d'attention que doit faire Zuckerberg pour écouter entendre voire comprendre ce que lui disent ses interlocuteurs. Il est là, le film du XXIe siècle ! De la difficulté de s'entendre dans le brouhaha ambiant, de la difficulté de se connaître dans le vacarme d'images, de mots, de status, que constitue Facebook.

Je reviens une seconde sur cette scène d'ouverture : dans les bonus, le monteur explique que sur Zodiac a été mis au point un logiciel qui permet de découper l'écran en deux, quand il s'agit d'un plan large de deux personnes qui discutent. L'avantage, c'est que si l'un des interlocuteurs n'a pas réagi assez vite, mais avec la meilleure réaction possible, toutes 99 prises confondues, alors il est possible de séparer l'écran, d'avancer dans le temps l'image avec la réaction, de manière à ce qu'elle intervienne plus tôt, juste après la réplique de l'interlocuteur. La scène d'ouverture de Social Network fonctionne en partie comme ça, je pense. Regardez, ils sont nominés au meilleur montage, et vous croyez vraiment que Le Discours d'un Roi fait le poids ? Dernière chose : la scène de la boîte de nuit ne permettait pas cette facilité numérique. Pourquoi ? A cause des lumières du dancefloor, constamment changeantes au fond de l'image. Pourtant, la discussion entre Timberlake et Eisenberg est une merveille (mais le meilleur second rôle ira à Christian Bale, Timberlake n'est même pas nominé).

3. Mark Zuckerberg est triste. La signature de Jesse Eisenberg, c'est la tristesse. Sa ligne rouge, son fil rouge je veux dire, est le mot "sad". Il le dit. Intéressant : le seul moment où Eisenberg dit avoir eu un orgasme d'acteur, c'est dans la scène d'ouverture, la plus virtuose pour le comédien, la seule où le personnage est encore avec sa copine. Le restant du temps, la tristesse de l'acteur frustré - Fincher passe son temps à lui demander de ne pas se servir de ses sourcils, par exemple - compose celle du nerd éconduit, et Eisenberg de ne jouer qu'en micro-expressions d'une précision toute fincherienne ("un acteur porno qui contrôle son orgasme", où ai-je lu cette délicieuse comparaison récemment ?). Et, wow ! Eisenberg est nominé au meilleur acteur. Now, let me explain : Javier Bardem pour Biutiful ? Non. Jeff Bridges pour True Grit ? Il l'a eu l'année dernière. Colin Firth ? Devra attendre un an de plus, il fallait lui donner pour Single Man. James Franco ? Il présente la cérémonie. Une chose est sûre : le jeune Franco remettant l'oscar au jeune Eisenberg pour son rôle du plus jeune milliardaire - ça fera date.

4. "Le vrai acte d'anarchie, c'est de porter les habits du roi." David Fincher à Edward Garfield, pendant une répétition. Ou comment Fincher résume Lautréamont, mais c'est une autre histoire. Ou comment Fincher se résume lui-même : dans ses habits à lui - Ben Button, un de ses films les plus intimes -, on lui fait passer l'oscar sous le nez pour le donner à Danny Boyle, Slumdog Millionnaire and so on. Dans les habits du roi - le scénariste Aaron Sorkin, disons - Fincher peut monter sur scène, un oscar en main, et devenir un anarchiste couronné - de la même manière que Scorsese a été reconnu pour Les Infiltrés plutôt que pour Aviator ou Les Affranchis.

A la fin du tournage de Social Network, Fincher fait d'ailleurs quelque chose d'assez étrange, qui doit être motivé par tout un tas de raisons très intimes, pour le coup, et suffisamment fortes pour le pousser à prendre une décision brutalement signifiante : dernier jour de tournage, il reste trois plans à tourner, le deuxième est dans la boîte, il va voir Aaron Sorkin et il lui dit : finis le film, je me casse. Et il se casse. Résultat : lorsque Social Network est dans la boîte, lorsque la liesse éclate, qu'on se serre dans les bras, qu'on se promet de se friender sur facebook - Fincher n'est pas là. Pourquoi ?
- Parce qu'il n'aime pas les câlins, comme Zuckerberg ?
- Parce qu'il ne veut pas s'attacher au film, affectivement, pour éviter la déception de Ben Button aux Oscars ?
- Pour signifier que c'est un film d'Aaron Sorkin (qui a écrit les dialogues) ? (ce qui est faux)
- Parce que, comme le rappellent plus ou moins finement Black Swan et Tron Legacy, on ne peut pas atteindre la perfection, donc qu'une œuvre parfaite est une œuvre inachevée ? ("philosophie de comptoir", dirait Noémie)
- Parce qu'il avait mal au bide ?

Ce départ brutal de Fincher, comme le génie qui a consisté à avoir l'idée de scier la rampe, est l'une de ces miettes qui indiquent que Social Network n'évolue pas dans la même sphère que ses concurrents.

Problème : les concurrents sont de taille à l'oscar du meilleur réalisateur, cette année encore. Bon, éliminons Tom Hooper pour Discours d'un Roi (vous l'aurez compris, si Discours d'un Roi rafle tout, ce post sera le plus ridicule du net) et les Frères Coen, qui ont déjà eu l'Oscar pour No Country For Old Men il n'y a pas longtemps et qui ne sont pas nominés au meilleur montage (condition sine qua non pour obtenir meilleur film). Restent : David O. Russell - qui a percé en même temps que Fincher, en 1998, Les Rois du Désert VS. Fight Club, ils sont tous les deux l'un des six samouraïs d'Hollywood - ce David O. Russell est en lice, avec The Fighter (pas encore vu). Et Aronofsky, avec The Black Swan. Départager Black Swan et Social Network : je ne peux pas non plus. Même si je pense que Social Network est meilleur. Je les aime tous les deux.

5. Social Network est évidemment nominé au meilleur scénario adapté (adapté d'un roman, Les Milliardaires Accidentels, de Ben Mezrich). Alors, Sorkin ou Fincher ? Ils ne récompenseront pas l'un sans l'autre, ce serait absurde, ce serait stupide (ou bien est-ce la raison pour laquelle Fincher s'est barré du tournage avant la fin ????). Or Sorkin l'aura. Donc...

Fincher devant, Sorkin au fond ; je n'aime pas cette image, vous voyez ce qu'elle essaie de dire.


6. Et six, Kevin Spacey, producteur exécutif de Social Network et Oscar du Meilleur Acteur pour American Beauty, note que Social Network est un film à la Mike Nichols. Mais pas le vieux Mike Nichols de Closer ou de Charlie Wilson : celui des années 70, celui du Lauréat et de Catch 22. Je ne vais pas les comparer maintenant, mais il y a effectivement de nombreux points communs intéressants entre Le Lauréat et The Social Network.

Now, le fait est que Le Lauréat est l'un des landmarks du Nouvel Hollywood (= bouquin de Peter Biskind). Et David Fincher, l'un des landmarks du Nouveau Nouvel Hollywood (=bouquin de Sharon Waxman), ce nouveau nouvel Hollywood à l'honneur cette année puisque David Russell est nominé aussi. Or Mike Nichols avait gagné l'Oscar du meilleur réalisateur pour Le Lauréat (il n'avait pas gagné le reste parce que Martin Luther King venait de se faire buter, que In the Heat of the Night était en lice, bref) - alors, cela se jouera entre Russell et Fincher, ou cela ne se jouera pas.


7. The Social Network doit gagner, ou vous ne m'entendrez plus jamais parler des Oscars.


Camille


P.S. : Alors tant que je peux encore en parler : Eddie Murphy n'avait pas eu d'oscar pour Dreamgirls parce que Norbit était à l'affiche, et que l'Académie ne voulait pas se ridiculiser en récompensant l'acteur de Norbit. J'espère qu'il n'arrivera pas la même chose à Natalie Portman, qui doit l'avoir pour Black Swan, mais qui est à l'affiche de Sex Friends ! (il paraît que ce n'est pas nul, mais tout le monde ne le sait pas...)

21 février 2011

Sous l'océan 3 : 20 000 lieues sous les mers



« Vous allez voyager dans le pays des merveilles. L’étonnement, la stupéfaction seront probablement l’état habituel de votre esprit. Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos yeux. »

Si Jules Verne avait eu 183 ans cette année, il aurait sans doute attendu les vacances parisiennes pour organiser une fête. L’écrivain étant né le 8 février, celle-ci aurait pu avoir lieu, disons, ce soir. Nous serions venus avec une bouteille de Chablis pas trop chère, aurions territorialisé près du frigo, et puis il serait passé nous voir.

Nous l’aurions félicité pour son succès aux USA : dans l’univers virtuel de Tron Legacy, l’un de ses romans a été reprogrammé pour la survie mentale du prisonnier joué par Jeff Bridges. Nous aurions ensuite cédé à la tentation d’évoquer notre topic sur les films de sous-marins. USS Alabama, U-571, K-19

- Et 20 000 lieues sous les mers ? aurait-il remarqué.

- Le film de Richard Fleischer sorti en 1955 ?

- Oui.

Nous serions rentrés, et nous serions empressés d’écrire le post suivant.

Comme les films en costume, les films sur les handicapés, et les biopics, les films de sous-marins ne sont jamais loin des Oscars. U-571 avait remporté les meilleurs effets sonores. K-19 est réalisé par Katryn Bigelow oscarisée l’année dernière pour Démineurs. En 1955, Disney produit une adaptation de 20 000 lieues sous les mers qui lui vaudra l’Oscar des meilleurs effets spéciaux – chose que l’on peut trouver risible tant le calmar n’impressionne plus personne, mais il n’y avait pas que le calmar. Filmer la maquette du Nautilus était une gageure, donner l’illusion permanente de l’immersion fut un défi que releva brillamment l’équipe dirigée par Richard Fleischer (qui n’avait encore réalisé ni Le Voyage Fantastique, ni Tora ! Tora ! Tora !, ni Soleil Vert, ni Kalidor).


En 1955, 20 000 lieues sous les mers est donc l’un des tous premiers films de sous-marin à grand succès ; et ce n’est pas une surprise si 3 ans plus tard, Robert Wise sortira Run Silent Run Deep (L’Odyssée du sous-marin Nerka en VF), avec Clark Gable et Burt Lancaster (si on le voit, on vous le fera savoir).

En 1869, Verne avait déjà pensé à la plupart des passages obligés que nous avons relevés avec les films de Scott, Mostow et Bigelow. Exception faite, peut-être, de la fameuse Scène de l’Immersion. Parfois dramatisée à l’extrême en tant que telle (USS Alabama), parfois filmée en tant que telle, mais du point de vue des soldats (U-571). Une chose est sûre, la plongée est un événement cinégénique : dans le roman, Verne n’en fait pas mention. « Tout semblait mort à l’intérieur de ce bateau. Marchait-il, se maintenait-il à la surface de l’Océan, s’enfonçait-il dans les profondeurs ? Je ne pouvais le deviner. », se demande le professeur Aronnax. En réalité, il est déjà sous l’eau ; on en a la confirmation quelques dizaines de pages plus loin, quand Nemo annonce qu’ils vont remonter à la surface.

Impossible pour Fleischer de la filmer aussi en tant que telle, il ne s'agit là que d'un élément dramatique comme un autre. La Scène de l’Immersion n’est que la scène de l’immersion, ce dont se sert Nemo pour tester le courage de ses invités. Le capitaine est trop célèbre, il est devenu synonyme d’Océan (regardez Nemo’s World, paraphrase pour l’océan). Entrer dans le monde sous-marin, c’est entrer dans le monde de Nemo ; l’immersion est le moment où le pacte est scellé, où les invités sont acceptés à l’intérieur du Nautilus.

Il y a La Scène Où On Plonge Trop Profond.

Il y a Le Conflit Entre Le Commandant Et Le Second – disons, l’animosité entre les têtes d’affiches : Hackman/Washington ; Harrelson/Paxton ; Ford/Neeson, et ici, Douglas/Mason, soient Ned Land et Nemo, qui se détestent. Tout est bon pour accentuer le sentiment de claustrophobie : la fameuse scène de la brèche, comme l’enfermement forcé avec des gens que l’on ne supporte pas.

Il y a même, lorsqu’on a faim, une histoire de nucléaire. Après tout, 20 000 lieues se déroule 12 ans seulement après l’histoire de U-571, et 7 ans avant celle de K-19 : c’est la Guerre Froide, le début des embrouillaminis nucléaires que l’on retrouvera jusqu’à USS Alabama… A l’époque de Verne, le summum de la technologie, c’était l’électricité ; en 1955, c’est le nucléaire. Scoop : le Nautilus est un sous-marin nucléaire.


Le film de Fleischer a beau sembler cohérent à travers son respect de codes à venir, certains de ses aspects ont pris de l’âge. Le personnage de Kirk Douglas, d’abord : son Ned Land est un abruti. Un fanfaron incapable d’envisager les choses au-delà de la seconde suivante. Jouer du banjo, faire le con avec une otarie, ça, il sait faire. On ne confierait jamais le rôle de héros ou de personnage relais à un personnage aussi peu fiable de nos jours ; même Vin Diesel dans Fast & Furious inspire plus confiance. Le petit gros, c’est Conseil, incarné par Peter Lorre. Kafka sous les mers.

Même décalage en ce qui concerne quelques incohérences du décor : une fontaine à l’intérieur d’un sous-marin, vraiment ? Un aquarium ??? Quant à la scène où les chasseurs sortent molester des tortues de mer, elle met aujourd’hui particulièrement mal à l’aise.

Mais la faune est partie intégrante de 20 000 lieues sous les mers, ce qui le distingue de tous les autres films de genre, dans lesquels les animaux sont absents. Il n’y a pas que le calmar, il y a aussi une scène d’attaque de requin dans une épave au trésor – scène copiée sur Tintin et le Le Trésor de Rackam le Rouge, sorti 10 ans plus tôt, en 1944 ; il faut donc s’attendre à voir cette scène du film de Fleischer retournée en 3D, par Spielberg, dans son Tintin.

Souvenez-vous, nous vous l’avions dit dans le post précédent : environnement sous-marin et 3D font bon ménage. Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que 20 000 lieues sous les mers connaîtra une version 3D en 2012. Dit comme ça, ça ne vous fait peut-être ni chaud ni froid.

Un détail, alors : ce sera le premier film en 3D de David Fincher.


Camille